Ce matin, j’ai croisé une banshee. En fin de sommeil, juste lorsque le crépuscule des rêves vous retient, au moment où l’on se souvient le mieux de ce qui va vous réveiller. Elle m’a étonné, parce que même si j’en avais déjà vu, celle-là me semblait…destinée.
- Albiorix, c’est moi…Aed Béfinn, Albiorix.
Ces mots ont sonné, puis résonné en moi. Leur vibration m’a réveillé. Aed Béfinn, la formule perdue…La jeune fille était nue, ses deux pointes endurcies narguaient ma résistance. Je n’ai pas compris. Des rideaux de fumée enlaçaient ses volumes, nuages d’albâtre supposés l’habiller. Aed…Je l’ai vite supplié de venir me rejoindre.
- Accepte moi Béfinn, je n’en peux plus d’être seul.
Assis, au milieu de ma couche, suant au résultat du tumulte, je suffoquais. Les yeux étaient ouverts mais je ne suis pas sûr qu’ils donnaient ce que mon âme voyait. Produit de l’imagination, résultat du réveil, ou bien rêve en suspend ?
Aed se tenait là, bras tendus vers moi. Suppliant de venir. Souffrant elle aussi de l’absence de conjoint.
-Albiorix, j’ai mal quand tu n’es pas là. Je suis réelle, crois moi.
Désormais, ses cheveux d’enfant, longs comme la queue des juments royales, l’habillaient de derrière mais aucun ne couvrait la devant de la scène. Blondeur immaculée. Source de toutes les vies. Tapie au fond du ventre. Le roseau mort se réveillait lentement. Indécent.
La suite se passa de langage. Ou plutôt, les mots disparurent et les corps se parlèrent. Venant à moi, elle fit mine de saisir la branche. Mais laissa sur sa faim l’arbre au gui prometteur. Ses yeux…bleus comme la source…me disaient de l’amour. Jamais ils ne fermaient. Figeant le renardeau. Je vis les déesses, mêlées et enivrantes. La mère, l’enfante. La femme. Et puis je cassai l’illusion.
- Aed, je…
Il a suffi d’un mot, le coq avait chanté, la nuit se déroba et la fumée passa. La banshee évanouie a laissé place au vide. Devant et en moi.
Matrones, protégez moi de moi. Je me sais faibles d’elles. Les femmes m’assaillent. Et tentent de m séduire moi qui n’ai pas les rides pour être repoussant. Je regarde la vie quitter mon appendice. Rétracté, il retourne à son unique fonction d’expulsion du liquide.
Combien de fois ont-elles déjà tenté de me faire défaillir. Mais celle-là…a quelque chose. Aed Béfinn…Je sens que tu existes pour me perdre. Le danger est réel, qui peut comprendre. Le druide est seul face aux esprits. Il défend mais ne reçoit pas d’aide. L’équilibre est ici. Il a seul le pouvoir de protéger les hommes. Mais il l’assume seul. Mère, si tu m’entends, du fond de ta forêt, recouvre moi de ton amour éternel. Toi seule peut me guérir de ces visions. Je suis un mauvais homme.
En me levant, la tête encore lourde de cette vision sucrée mais acide, je crois encore respirer un peu de son venin. Je l’aime, je ne peux me l’avouer. Elle m’a fixé en elle. Aed, banshee reconnaissable…La seule bonne nouvelle dans ce tumulte intime est qu’elle n’est pas venue annoncer une mort…A moins qu’elle ne soit venue pour moi...Elle ne pleurait pas…Franchement, je n’arrive pas à décrypter ce rêve. D’ailleurs, en était-ce un ?
Je veux chasser de moi son image. Elle s’impose avec encore plus de force. Son bas ventre doré, blés d’été prêts à être coupés. Est-ce un signe ? Je dois interroger les astres. Il me faut mon chaudron. Savoir. Au plus vite. Tout de suite. Nu, je sors de la hutte pour préparer le sac. Plus rien d’autre ne compte que d’avoir du gui frais seul capable de révéler les marques invisibles du chaudron des solstices. Du gui frais, tout de suite. Obsession vénérée. Sans attendre. Rouges, mes yeux de loup excitent le cerveau endormi. Le froid n’a pas de prise. Il faut savoir.
A peine ai-je réuni les ingrédients rituels que déjà je m’apprête à quitter le village. C’est sans compter sur la fille du marin, douce et espiègle Foia.
- Tu es encore nu, le druide.
Elle a raison l’enfant. Mais à son âge, on ne voit pas le mal en cet état de fait.
L’urgence me dicte de revenir pour m’habiller enfin. Je peux aller en paix cueillir l’objet révélateur. Je dois savoir ce qu’Aed veut me dire. Et repousser l’amour qu’elle veut me donner en signe de mort.
L’urgence est souvent mauvaise compagne. La vie aussi.
A1
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Et que les matrones nous désignent par leurs yeux comme les enfants légitimes des dieux.